Enseignement

Fred danse sur les tables de la cantine, Madame !

L’histoire

Bernadette est assistante de direction dans une grande entreprise. Tous les lundis à 13H00 elle assiste donc à une réunion de Conseil qui rassemble l’ensemble des responsables de l’établissement qui l’emploie.
Ce jour-là, c’est elle qui a la parole. La période est extrêmement difficile, tout le monde est tendu, l’ambiance est électrique. Bien qu’elle n’aime pas avoir la parole en public, c’est elle qui néanmoins résume les directives adoptées il y a déjà quelques semaines lorsque son téléphone portable se met tout à coup à sonner. Elle le laisse toujours branché à cause des enfants… Bernadette vit seule et il n’est pas toujours très aisé de jongler avec l’emploi du temps de ces trois petits, trois garçons, de véritable casse-cou, elle est toujours sur la brèche, toujours en alerte. La sonnerie est reconnaissable entre mille… C’est le rire d’un nouveau né qui va crescendo jusqu’au fou rire capable de dégeler un iceberg. Cependant ce jour-là, l’ambiance n’est pas vraiment à la débâcle, et plusieurs hauts responsables de l’entreprise la fusillent un regard qui en dit long sur leurs préoccupations d’ordre familial. Trop tard ! Elle a machinalement décroché.
– Heu, excusez-moi, c’est mon fils…
Elle se trouve tel un animal piégé entre le prédateur et le devoir de secourir ses petits… Balbutiante, rouge de honte, elle porte cependant son portable à son oreille :*
Oui mon chéri… murmure-t-elle, qu’est-ce qui t’arrive, tu sais que je suis occupée…
– Bonjour madame !
Bernadette ne comprend pas. Souffle coupé, elle s’imagine immédiatement le pire…
– Mais qui êtes-vous ?
– Je suis la pionne de Frédéric madame ! (elle veut certainement dire qu’elle est la surveillante du collège). Elle semble très en colère, remontée.
– Je vous appelle pour vous prévenir que Frédéric était en train de courir sur les tables de la cantine !
– …
Bernadette est abasourdie. Tous les regards ont convergé vers elle. Elle lutte pour ne pas s’effondrer de honte et s’excuse maladroitement en se dirigeant vers la porte de la salle du Conseil derrière laquelle elle disparaît tétanisée.
Tout-à-coup la colère l’emporte sur la surprise et elle reprend sa communication :
– Oui mademoiselle ! D’abord que faites vous avec ce téléphone ? Il me semble qu’il s’agit de celui de mon fils n’est-ce pas !… De quel droit m’appelez-vous avec son portable ?!… Ensuite je vous informe que je me trouve sur mon lieu de travail et que je ne vois vraiment pas du tout ce que je peux faire pour vous en pareil cas ! Vous me dérangez mademoiselle ! Passez-moi Frédéric !
– Allo maman ?
– Qu’est-ce que c’est que ces salades Fred ?
– Mais maman ! C’est pas moi, c’est elle qui…
– Ca suffit ! Retourne immédiatement en classe et nous en reparlerons ce soir !
Elle raccroche aussitôt, moite de colère et de confusion. Elle rouvre la salle de la porte de réunion à contre cœur. Une boule s’est formée au creux de son estomac. Le silence se fait aussitôt et tous les regards se tournent à nouveau vers elle. Elle sent qu’il lui faut dire quelque chose… n’importe quoi…
C’était l’école… c’est mon fils… l’appendicite… Elle s’entend proférer son énormité tout en observant l’effet de son propos sur quelques mâchoires inférieures qui s’affaissent, décontenancées, ne sachant quoi faire d’autre… Sa gêne est à son comble, quand elle reprend, en se perdant dans les chiffres, l’exposé interrompu par le portable qu’elle a pris le soin de couper.

Analyse

L’analyse de cette situation est intéressante à plus d’un titre.
Elle montre pour commencer, le disfonctionnement que l’on peut l’on peut aujourd’hui couramment observer au sein même de l’école. La simple présence d’un téléphone portable appartenant à un élève, permet à la surveillante de se libérer instantanément d’une émotion qui l’envahie et qu’elle ne peut contenir. Elle se vide ainsi du trop plein en confiant son stress à la mère immédiatement joignable. Son attitude témoigne d’une absence totale de maîtrise ou de réflexion de sa part dans un moment qui fait intégralement partie d’une situation inhérente à son activité de surveillante. Le manque de préparation voire de formation est sans doute à l’origine de son émotion. Outre le grotesque du motif, inconsciemment elle se met donc en danger ou en faute, et n’hésite pas un seul instant à passer outre l’autorité du CPE, sans même réaliser que son interlocutrice ne peut lui être d’aucun secours. Cette mise en évidence de l’incapacité grandissante de l’école à gérer plus globalement des situations qui pourtant relèvent d’une simple observation d’un règlement intérieur, trahit la fébrilité du corps enseignant ou administratif à gérer son quotidien de manière sereine, autonome et responsable. On ne peut une seconde imaginer que les élèves eux-mêmes, premiers spectateurs de ces scènes, ne perçoivent pas un tel degré d’insécurité de la part des adultes sensés garantir la leur. On ne s’étonnera donc pas de leur constant besoin de bousculer les règles dans la seule intention de vérifier qu’elles sont encore en vigueur au sein même de leur établissement.
Bernadette de son côté, illustre ces plus en plus nombreux parents qui s’exposent en pâture au problème de chacun. En effet, là encore, la mère n’hésite pas un instant à se mettre elle aussi en danger professionnel en conservant sur un portable allumé qui devient le lien fusionnel par lequel l’émotion ressentie par ses enfants ou les personnes à qui elle les a confiés, va pouvoir paradoxalement atténuer sa culpabilité ou ses propres peurs en les exacerbant. Elle accepte donc d’être le jouet inutile d’une situation qui, non seulement ne la concerne pas directement, mais pour laquelle elle se trouve dans l’impossibilité d’apporter le moindre concours.
Frédéric, quant à lui, est probablement le plus cohérent. C’est un enfant qui fait des bêtises, et qui inconsciemment teste le monde adulte en charge de ses besoins pour grandir, en les plaçant tout aussi inconsciemment face à leur rôle, leurs compétences, leur capacité à gérer dans la sécurité, des situations dans lesquelles lui-même n’a pas les clés. L’élève, l’enfant, Frédéric, appuie chez l’adulte, là où ça fait mal, en identifiant sans même s’en rendre compte, toutes ses carences.

L’école, à ce titre, n’assure donc pas sa mission, pas plus que la surveillante n’est à sa place, tout comme la mère, qui elle, risque la sienne. Le monde adulte expose ainsi sa fragilité à celui-là même quelle est sensée protéger et guider pour grandir et se construire.

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